Mixtape
Les qualités d’un jeu ne résident pas toujours uniquement dans son essence même, mais aussi dans les réactions qu’il provoque, bien malgré lui. Mixtape est un de ces cas, sa réception oscillant entre “chef d’œuvre” et “faux jeu désastreux”. Je pense que la vérité est quelque part au milieu, et ce n’est pas la position modérée que vous pourriez penser !
Le jeu nous entraîne dans la toute dernière soirée de trois amis inséparables dans la petite ville fictive de Blue Moon Lagoon en Californie du nord : (Stacey) Rockford, (Van) Slater et Cass. Ils ont quitté le lycée, et Rockford est sur le point de décoller pour New York afin d’accomplir son rêve : devenir “superviseur musical”, autrement dit devenir la petite main qui dans l’ombre est capable de sélectionner, grâce à une très vaste connaissance musicale, les meilleures musiques pour accompagner un film, une émission TV ou même un supermarché !
Pour un jeu nommé Mixtape, on peut légitimement s’attendre à quelque chose de connecté à la musique. C’est le cas et c’est plutôt réussi ! La playlist du jeu est même pointue : les Chi-Lites y côtoient Portishead tandis que les Smashing Pumpkins rencontrent Stan Bush, ainsi qu’un tas de gens dont je n’avais personnellement jamais entendu parler. Ce qui est assez normal : je ne suis pas un quarantenaire américain ayant grandi dans la banlieue de Seattle, et encore moins un qui a passé toute sa jeunesse à collecter et disséquer des musiques, le walkman toujours vissé sur la tête !
Il ne faut s’attendre à retrouver “les tubes de notre jeunesse”, à part deux ou trois titres, mais c’est ok. C’est même l’aspect le plus positif et censé du jeu : les musiques n’ont pas été sélectionnées pour leur valeur nostalgique, mais pour donner le plus de corps possible aux différentes scènes. On n’en attend pas moins puisque le personnage principal, Rockford, est totalement convaincue d’avoir un don extraordinaire pour la création de compilations !
Oubliez vos souvenirs, ce sont les leurs
Car Mixtape est bien un jeu qui met la musique au cœur de son expérience, et non les années 90. Cette décennie est certainement juste la plus propice à soutenir le projet originel du créateur du jeu, Johnny Galvatron. C’est l’époque de K7, des graveurs CD, des magnétoscopes, les premiers appareils photos numériques ou encore des photomatons. Soit autant de moyens d’enregistrer souvenirs et œuvres préférées, puis de les partager avec ses proches. De modeler, voire de refaçonner, nos souvenirs. Et puis, les années 90 marquent la fin d’une ère de “proximité” car ensuite vient celle de l’information, avec internet, les iPods puis les smartphones qui viennent faire exploser la minuscule bulle géographique de la jeunesse d’antan. Avoir sa musique partout, tout le temps, suggérée par un algorithme n’a plus la même saveur. Prendre des milliers de photos, en un clin d’œil, si aisément qu’on n’en aura jamais l’occasion de les revoir mais qu’on tient à montrer à des inconnus, n’a plus la même capacité de figés des moments, aussi futiles soient-ils.
Certes, les développeurs ne sont pas mécontents de pouvoir jouer sur la nostalgie (ou l’anémoia) à la façon de Stranger Things. Il ne brille d’ailleurs jamais autant que lorsqu’il oublie de nous rappeler dans quelle décennie on est. A l’image du poncif nostalgique de la K7 et du crayon, qui en plus est utilisé dans le mauvais sens dans le jeu, que la cassette est étiquetée à l’envers et qu’en plus le lecteur de Rockford possède une touche rewind. On reste perplexe sans raison, pourquoi forcer un truc pour en plus le faire mal ? Fort heureusement, il n’y a que peu d’autres exemples.
Si le jeu se perd un tout petit peu dans la fabrication de la nostalgie, Mixtape traite pourtant bien de l’amitié, du vertige de l’entrée dans la vie adulte, des souvenirs, et surtout de l’importance de la musique. Car elle nous accompagne et nous construit. En cela, le jeu frappe extrêmement juste : Rockford brise le 4e mur, nous introduit le prochain morceau qu’elle a soigneusement choisi, pourquoi elle l’a choisi, éventuellement quelques anecdotes concernant les artistes, puis on se retrouve embarqué dans un nouveau moment suspendu souvent à travers un mini-jeu simple.
Adorablement execrables
S’il y’a bien une raison pour laquelle j’aime beaucoup l’écriture du jeu, c’est à quel point les trois protagonistes sont… adolescents. Beugler des trucs bêtes en chœur, se demander si avoir les cheveux gras c’est assez “rock”, avoir comme super souvenir à se remémorer la soirée où on a tellement bu qu’on a vomi. Être sûr qu’on a compris plus de choses que les autres aussi ! Les protagonistes sont tout à tour affligeants, ridicules, puérils, inconscients ou émotifs, le miroir d’un soi amélioré qu’on pense avoir été. Encore moins des héros. Juste des ados parfaitement ordinaires.
C’est même rafraîchissant. Pour rappel, le leitmotiv du jeu n’est pas de titiller notre nostalgie ou nous proposer un récit rocambolesque, mais de raconter comme la musique est interconnectée à nos expériences de vie. Et pour cela quoi de mieux qu’une bande d’ado comme n’importe quelle autre, qui découvrent les relations sociales, peinent à gérer leurs émotions et doivent affronter le monde à venir ? J’ai l’impression que l’on recherche de plus en plus à s’identifier aux protagonistes des jeux, films et séries. Sans doute qu’on s’y habitue car c’est la façon la plus simple de piquer l’attention des consommateurs, à la façon d’une aiguille d’acupuncture qui viendrait activer la ligne d’énergie de l’égo.
Personnellement, j’ai toujours bien aimé les personnages gris, les losers et les “voisins de paliers”. Certes Rockford est persuadée de sa supériorité sur certains sujets. Slater cherche désespérément à être cool aux yeux des autres. Cass est obsédée par le fait de devenir une délinquante juste pour décevoir son père. Rien de cela n’est touchant en soi, mais pourtant rend le petit groupe attachant de réalisme. Je ne peux donc que saluer l’écriture qui évite certains écueils et facilités pour nous proposer quelque chsoe de plus authentique.
Gameplay simple pour émotions fortes
Au risque de vous surprendre : c’est un walking simulator. De ceux où il n’y a effectivement pas grand chose à faire, à part se balader dans les lieux spacialement très restreints où se déroule chaque scène, et intéragir avec les objets et personnes qui s’y trouve pour déclencher un dialogue ou un souvenir. Les phases actives sont nombreuses, mais aussi limitées en interactions : diriger Rockford sur son skate avec des commandes basiques, faire des ricochet sur l’eau, balayer des feuilles mortes ou encore balancer des rouleaux de PQ sur une maison sont parmis les nombreuses activités proposées.
Je dois avouer que de prime abord, j’ai été mitigé. Je n’ai aucun problème avec les gameplay les plus minimalistes. Par contre, plus il est simpliste, plus j’attends qu’il soit justifié par rapport à la narration (voir mon article sur le sujet). Composer des granités ou rembobiner une K7 (qui plus est n’importe comment) m’a semblé barbant de prime abord. Cependant, sans doute parce que j’ai fini par lâcher prise, je me suis finalement retrouvé embarqué par les mini-jeux.
A l’instar d’Edith Finch ou les phases de gameplay permettent de se connecter avec les personnes dont le souvenir est évoqué, ils permettent ici de le faire avec la bande de jeune. Toutes les mini-jeux et séquences invitent, au rythme de la musique de la fameuse playlist parfaite, à prendre part aux petits moments. Que ce soit de casser l’ennui en faisant des ricochets pendant que les copains papotent, de ressentir le coté malaisant d’une grosse galoche d’ados, ou tout simplement de retranscrire ces moments suspendus passés à se confier à son amie ou à galoper à travers champs en se moquant du temps qui passe.
Bref, ce n’est pas aussi évident que d’autres jeu du même genre, mais l’interactivité est bel est bien mise à contribution pour nous présenter son histoire d’une façon différente que ne pourraient le faire d’autres médias. Les adeptes du genre ne seront pas trop perturbés, et les autres n’aimeront de toutes façons pas. Bref, petit bémol sur les phases de jeu qui sont parfois un peu trop longues, mais ça tient la route !
Conclusion
Tout ceci me rappelle immanquablement un film que j’aime beaucoup Good Morning England (The Boat That Rocked), dont la musique est la colonne centrale. A l’instar de ce dernier, Mixtape rend hommage à l’art musicale, en démontrant comment et pourquoi la musique accompagne nos vies et nos souvenirs. Certes l’histoire n’a rien de remarquable, mais elle nous permet de traverser les tempêtes émotionnelles traversées par les protagonistes avec des séquences musicales. Le style graphique ne plaira peut-être pas à tout le monde, mais il a le mérite d’avoir une personnalité remarquable. Et oui, les trois personnages principaux sont parfois agaçants, bêtes, superficiels, inconscients ou dramatiques : ce sont des ados !
Ce n’est pas un jeu sur les années 90, et il n’est pas destiné à raviver les souvenirs de ceux qui ont grandi durant cette décennie. C’est un jeu narratif sur la musique et l’amitié, et comment ces deux éléments contribuent à faire de nous ce que nous sommes. Certaines séquences de jeu tirant sur la longueur, il n’a pas de défaut en soi, à part peut-être celui d’être clivant : tout le monde ne pourra pas apprécier le jeu. On aurait pu aimer qu’il soit un tantinet plus long, et encore, ce serait sans doute gâcher le rythme qui est parfaitement maintenu du début à la fin.
- + Une bande son de folie
- + La direction artistique
- + L'adolescence pure et simple
- + Des mini-jeux qui deviennent sympa
- + Rythme bien maintenu
- - Des séquences de jeu un peu longues
- - Des incohérences absurdes